La cravate me fait penser à un bout se sparadrap collé au doigt dont on n’arrive pas à se défaire. Décidément les habitudes ont la vie dure ! La cravate est et restera encore longtemps l’emblème absolu de l’homme d’affaires, un certain signe de réussite sociale, d’intégration dans le monde des décideurs, de reconnaissance pour les hommes de la petite et moyenne bourgeoisie, un moyen, pense-t-on, d’éviter les fautes de goût, d’être viril et chic à la fois. Et pourtant, que d’horreurs, que d’uniformisation, que de milliards dépensés tous les ans par la gente masculine pour se procurer des tenues aux variations infinitésimales, d’une monotonie et d’une tristesse consternantes. L’industrie du textile se régale quant à elle de cette effrayante mais juteuse banalité, à tel point que dans certaines usines, les vêtements pour homme sont fabriqués de manière totalement automatisée. On s’extasie sur une doublure, on se pâme sur une coupe sur mesure, on se gausse d’avoir ses initiales brodées, on s’esbaudit d’une poche. On se juge et on se classe sur la proportion d’un col, sur la longueur d’une veste, sur l’ampleur d’un pantalon, sur la couleur, ou l’absence de couleur, de la cravate, sur le nombre et la forme des boutons. Au final, on atteint le point de non retour, où toutes les rocks stars et people de la planète n’ont rien trouvé de mieux qu’un costume noir, une chemise blanche et une cravate rachitique. Oui ! Pour sûr c’est la crise, comme si tout le monde arborait une tenue de deuil pour assister à l’enterrement définitif de la panoplie de l’homme invisible.

Si vous êtes satisfaits d’appartenir à un monde où les êtres sont interchangeables, où la fonction prime sur l’individu, alors ce réquisitoire n’est pas vous. Fossilisez-vous si vous voulez, mais ne perdez pas de vue que nous sommes entrés depuis quelques temps dans un ordre nouveau, qui fait la part belle à l’épanouissement personnel, à la différenciation par l’image et à l’évolutivité comme valeur fondamentale de notre espèce. Un univers où la femme est désormais l’égale de l’homme, socialement, techniquement et hiérarchiquement. Une sphère où la maîtrise des codes de l’apparence joue donc un rôle capital, domaine où les femmes sont expertes depuis toujours. Messieurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous voulez non seulement conserver l’harmonie paritaire de la société dans laquelle vous vivez, mais aussi et surtout manifester votre adhésion à son caractère éminemment évolutif, adaptable et individualiste. Individualiste, non pas dans le sens du chacun pour soi, mais dans le sens de l’affirmation d’un moi réconcilié et concilié avec le groupe.

Ce débat étant posé, il faut bien reconnaître pourtant que, passé l’âge de la vie étudiante et sa cohorte de tenues fashion-casual, il ne s’offre pas beaucoup d’alternatives aux hommes pour varier les codes de l’apparence, sans tomber dans le faux jeune. Il faut bien avouer aussi, et c’est là un des points capitaux de ce propos, que les hommes ont vite fait d’oublier qu’ils ont un corps. Oui, ils ont des bras, des épaules, des pectoraux, un ventre, une chute de reins, des fesses et des jambes, le tout avec ou sans poils. Ils ont aussi une carnation, une teinte de cheveux et une couleur d’yeux.  On voit beaucoup de mères rester sveltes après plusieurs grossesses ; on lit des tas d’articles sur le bien-manger dans la presse féminine ; on fréquente quantité d’executive women qui affichent des looks dont l’audace n’a d’égal que l’excellence de leurs performances ; les cours de fitness sont majoritairement remplis de femmes.  Alors expliquez-moi pourquoi leurs conjoints deviennent ventripotents,  retranchent totalement leur morphologie derrière leur vêture, se contentent du sport par procuration, portent leurs vêtements jusqu’à l’usure, abolissent la fantaisie et l’originalité ? Les femmes font-elles leur jeu pour éviter de se faire ravir la vedette, ou parce qu’elles mêmes apprécient le contraste belle-et-la-bête ? Décidément l’homme est un animal bizarre car, dans bien d’autres espèces, la livrée des mâles et infiniment plus variée et colorée que celle des femelles, une différence qui atteint un niveau quasi paroxystique chez les oiseaux de paradis par exemple. Comment en est-on arrivé là ?

Pour ça, il faut remonter deux cents ans en arrière, à la Révolution Française, qui aboutit à la prévalence du modèle bourgeois sur le modèle aristocratique. Méritocratie, démocratie et technocratie : le bourgeois est un travailleur auquel on demande avant tout d’être un bon technicien. De leur côté, petites, moyennes ou grandes bourgeoises, partiellement, voire totalement exclues de ce système, ont continué à s’identifier sans vergogne à un modèle de type aristocratique, dans lequel la toilette est un privilège, voire une exigence, pour marquer son rang. Ainsi donc, alors que se généralisait une normalisation du costume masculin, en partie initiée par Brummell, les femmes pouvaient continuer à se livrer à leurs extravagances vestimentaires. Pour lui l’influence anglaise, pour elle la française. Les artistes, les ouvriers, les paysans et les gens en uniformes sont classés à part, chacun dans sa catégorie, qui n’est pas imperméable aux phénomènes de mode, mais qui répond à une logique des apparences qui lui est propre. On peut toutefois souligner que les facéties de certains artistes marquèrent parfois durablement leur temps.

« Le gilet rouge ! on en parle encore après plus de quarante ans, et l’on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est entré profondément dans l’œil du public. Si l’on prononce le nom de Théophile Gautier devant un philistin, n’eût-il jamais lu de nous deux vers et une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge que nous portions à la première représentation d’Hernani, et il dit d’un air satisfait d’être si bien renseigné : « Oh oui ! le jeune homme au gilet rouge et aux longs cheveux ! » C’est la notion de nous que nous laisserons à l’univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos voyages seront oubliés ; mais l’on se souviendra de notre gilet rouge. Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît pas, d’ailleurs, de laisser de nous cette idée ; elle est farouche et hautaine et à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un assez aimable mépris de l’opinion et du ridicule. » Théophile GAUTIER - Histoire du Romantisme – chapitre X

Il n’y suffit pas. Plus la société devenait égalitaire, la production industrielle, la consommation de masse et les entreprises bureaucratiques, plus le vêtement de l’homme allait se standardiser. Du bambin au vieillard, pas de salut en dehors du costume cravate. Même les artistes y succombèrent : Maurice Chevalier, Fred Astaire, Garry Grant…tant et si bien que s’institutionnalisa une sorte de tenue type du dandy moderne qui, en réalité, est d’une affligeante banalité. Encore ces dandys avaient-ils des vêtements bien coupés, dans des matières nobles et avec des finitions raffinées. Mais l’industrie s’est tellement rationnalisée et le genre à ce point éculé, qu’on en est arrivé à un effroyable laisser aller. Certains hommes sans imagination ont parfois recours à des stylistes…qui les affublent  toujours et encore du même accoutrement. On a vu surgir des hommes en jupe sur les podiums, mais pas encore dans les conseils d’administration. Le fonctionnarisme aura donc non seulement ôté aux hommes le droit à l’image, mais aussi le droit à leur corps. Dans le même temps, leurs alter ego féminins gagnaient sur tous les fronts : droit de vote, avortement, parité professionnelle…

Et le « métrosexuel » dans tout ça ? Le mot était juste et bienvenu, malheureusement sa récupération exagérée par les diktats marketing a oblitéré sa portée sociologique profonde. L’histoire jugera, en attendant, il fallait un signe pour qualifier une nouvelle génération qui manifestement ne se contente plus des reliques du passé. Puisque même la nomenklatura chinoise arbore désormais le costume cravate, il fallait trouver autre chose…et vite, pour des hommes décomplexés, qui revendiquent leur droit à l’image et qui souhaitent se réapproprier leur corps. En matière de vêtements sportifs ou décontractés, l’offre existait depuis longtemps. Elle s’est élargie. Mais en matière de vêtements plus habillés ou plus sophistiqués, c’est la peau de chagrin. Le look négligé a donc progressivement investi cet espace de non droit que sont les dîners en ville, les soirées à l’opéra, les cérémonies…et le « casual friday » ! Pour autant, il y a encore des hommes qui ne veulent pas porter un pull troué pour aller à l’opéra ou un jean délavé pour se présenter à leurs clients, qui ne recourent pas systématiquement au tee-shirt moulant pour exhiber leurs formes sculpturales, qui pour être décontractés n’ont pas envie d’avoir l’air débraillé et qui sont quand même prêts à prendre des risques, à condition qu’on ne les confonde avec le sapin de Noël !

C’est là qu’intervient le chemisier pour homme. C’est une chemise ouverte qui abhorre la cravate, grâce à tout un ensemble de cols conçus pour bien marquer que cet accessoire d’un autre âge n’a pas été simplement omis. Une chemise cintrée qui souligne subtilement la silhouette, notamment dans des coupes inédites qui mettent particulièrement en valeur les épaules et le haut du buste (raglan, capucin ou encore chemise kimono). Une chemise dont la longueur est étudiée pour pouvoir se porter avec élégance par-dessus le pantalon sans faire liquette efflanquée. Une chemise originale qui se suffit à elle-même et donc s’affranchit d’une quelconque veste. Une chemise mode qui réinvestit une certaine forme de romantisme et de glamour. Une chemise luxe aux finitions élaborées, sans effets gadgets ou tape à l’œil, et dont le haut degré de qualité et le style intrinsèque résisteront au temps. Une chemise homme enfin qui n’est pas le faire valoir aseptisé d’une silhouette banalisée, mais la pièce emblématique d’un look maîtrisé.