Jeudi 30 septembre, ode à l’automne.
Place Diaghilev, ode à la créativité.
Galeries Lafayette, ode au commerce.
Jérémie, ode à la beauté.
Butterfly, ode à l’élégance.

Arrivé sur place vers 17 heures. Quelques difficultés pour retrouver Franck, le photographe qui suit Jérémie toute la journée afin de lui constituer un book, un début d’histoire pour ce mannequin en herbe, qui commence à pousser sur le parterre des podiums ce soir, en portant mes couleurs. Encore plus de difficultés pour pénétrer dans l’enceinte cernée de barrières de sécurité autour desquelles quelques chalands commencent à se masser, intrigués par tout ce déploiement. Grâce à son badge « presse » Franck peut rentrer sans problème, mais moi je ne suis prévu nulle part. J’argumente sans succès auprès de l’organisatrice chargée de filtrer les entrées, je fulmine, je contourne les lieux nerveusement, j’essaie d’apercevoir Franck ou les autres qui ne répondent plus sur leur portable, je suis dépité de me voir exclus, après tout le mal que je me suis donné pour régler cette présentation au millimètre. Ils avaient dit « 17h30 », l’heure passe, les rangs se remplissent. 18h : la musique d’ambiance se mue en set électro dance, la foule s’épaissit, l’écran géant s’allume, la pression monte, je suis toujours refoulé.

Au moins cela me laisse un peu de temps pour observer l’installation impressionnante qui a été commandée par les Galeries Lafayette pour « le plus grand défilé de mode du monde ». Installée à l’arrière du Palais Garnier, une gigantesque estrade est recouverte d’un tapis rouge, qui la prolonge indéfiniment sur une bonne partie d’une des rues latérales de l’opéra, pour aboutir à une porte noire, sorte d’arc de triomphe de la mode, obstrué par un grand rideau au couleurs du grand magasin. Au-delà, une file indéfinie de garçons et de filles lookés et calamistrés, serrés les uns contre les autres en deux files indiennes parallèles, prêts à jaillir. Les colonnes s’étendent sur quatre zones consécutives : la première précède directement l’accès à l’espace du défilé, contrôlée par le service d’ordre pour réguler les passages ; la seconde est dédiée à la beauté, là où les équipes Yves Saint Laurent procèdent aux dernières finitions de coiffure et de maquillage ; la troisième est la seule à être couverte par une tente, bien que n’ayant aucune utilité particulière ; la quatrième est à ciel ouvert, formant un quadrilatère tout juste matérialisé par les barrières, à l’intérieur duquel s’ébattent les innombrables protagonistes, dans un joyeux fouillis de chiffons et de babillages.


En guise toile de fond, les majestueuses façades en pierre finement ouvragée du siècle de Worth, celui que l’on considère comme l’inventeur de la Haute Couture : il organisa le premier défilé de mode en 1858. En guise de dais, ce lit de justice des apparences nouvelle formule est recouvert d’un ciel gris marbré luminescent, dont les irisations virent progressivement à l’anthracite, laissant présager que les mieux inspirés seront peut être ceux qui présenteront des imperméables ! La circulation a été bloquée dans tout ce périmètre : grand magasin, grands moyens, on ne peut que saluer l’initiative.

J’aperçois enfin mes acolytes dans la quatrième zone, je les hèle pour qu’ils tentent de négocier avec le cerbère à oreillette, qui reste impassible et inaccessible à nos requêtes, malgré la correspondance entre ma carte d’identité et la griffe portant mon nom sur les vêtements. Il serait pourtant aisé de passer par-dessus les barrières à un endroit qui n’est pas surveillé. Finalement Stéphane, l’agent de Jérémie, me négocie un passe : je peux retourner à l’entrée principale et pénétrer dans la nef où siègent désormais les juges, mères et pères de cette église à laquelle j’ai professé ma foi. J’abandonne sans scrupule la foule de néophytes qui s’attroupent toujours plus nombreux, pour assister à la liturgie. C’est fou comme une petite barrière en tubes d’aluminium peut recouvrir comme valeur symbolique selon le côté duquel on se trouve. Si je ne suis pas juge, si je ne suis pas saint intercesseur, si je ne suis pas (encore…) pape ni même grand prêtre, j’appartiens au moins au cercle des initiés.

Juste le temps d’aller retrouver mes disciples, d’échanger sur les turpitudes de la préparation, d’évaluer le degré d’inventivité des autres catéchumènes, d’examiner la tenue de Jérémie, de l’informer de l’endroit où il fera une courte pose pour que je puisse le shooter, et de prendre déjà quelques clichés back stage. Les humeurs sont apaisées, de manière inversement proportionnelle à la météo. Je rejoins le cénacle, je me poste, impavide, au bord du tapis, récoltant les critiques des fidèles situés de l’autre côté de la muraille invisible, parce que je leur bouche la vue. Qu’ont-ils fait, eux, pour être ici ? Passer par hasard entre deux séances de shopping qui, certes, feront rentrer les fonds nécessaires au financement de cet évènement. Mais, j’y suis j’y reste, je ne vais pas gâcher ce plaisir chèrement acquis.

Cependant, il faut admettre que c’est bien là un moment populaire avant tout. Un moment marketing aussi. Et puisque le chapeau est furieusement tendance, comme nous l’allons constater d’ici quelques minutes, on peut le tirer très bas aux initiateurs de cette manifestation. Lumières et décibels gagnent en intensité, les premiers se lancent. Combien sont-ils ? 200, 300, 500 ? Sous nos regards se déroule alors une ribambelle de gravures de mode, qui par deux, qui par trois, qui en groupes plus ou moins homogènes, qui en solo. Manifestement une grande liberté a été accordée aux participants. Le résultat est très inégal, mais puisqu’il est question de démocratiser la mode, alors c’est parfaitement réussi. Tous les âges, toutes les morphologies, toutes les couleurs de peau, tous les styles et toutes les attitudes sont représentés. Le public fait la claque pour celles ou ceux qui ont sa préférence. Le clergé se retient mais n’en pense pas moins. Arrive Jérémie, affublé d’une demoiselle en gris : ce n’était pas prévu au programme, mais ils sont assez bien coordonnés. Ils se tiennent par la main, petit couple de jeunes premiers, ou pourrait-on dire de jeunes mariés, remontant vers l’autel pour recevoir le sacrement du culte des apparences. La déclinaison du modèle Butterfly, dont le col mandarin a été réalisé en organza, est tout à fait adapté à cette ambiance mariale, bénie par quelques goutes de pluie. Surgit alors une armada de parapluies à l’effigie du sponsor. Mariage pluvieux, mariage heureux !