Depuis ma plus tendre enfance j’ai toujours eu une fascination pour les jardins. Tout commença dans la maison de campagne de mes parents, en Normandie, où je développai ma propre interprétation du "paradisio", dans une version miniaturisée. Une sorte de platebande rocaille, dont les 10 mètres carrés à flan de talus étaient censés correspondre à l’échelle d’un parc de 16 hectares.
Lisant des livres, visitant des domaines et flânant dans les jardineries, je résolu une équation délicate pour aménager un jardin tout en pente. Il serait donc moitié italien, moitié anglais, découpé de terrasses, parcouru de bassins et de cascades (avec de l’eau véritable) ; on y trouverait aussi un théâtre de verdure, des statues et une grotte. L’inspiration vint également des multiples propriétés familiales que je fréquentais, ou que je connaissais par des reproductions, à commencer par le château de ma grand-mère dans la Sarthe, où nous passions toutes nos vacances.
C’est là, dans ma « villa » que se développa mon imaginaire. Il y a quelques temps, je retournai voir notre résidence secondaire, passée depuis en d’autres mains, et je constatai avec plaisir que les ifs, les houx et les sycomores "bonzaïsés" avaient subsistés…mais devenus grands et forts laisseraient au moins cette trace de moi sur la terre.
Je dois à ma mère cette sensibilisation aux plaisirs des jardins, pour cette raison et pour beaucoup d’autres, j’ai souhaité lui rendre hommage en baptisant cette chemise noire de son prénom, Colette. Et je profite du talent de l’écrivaine éponyme pour vous en livrer, ci-dessous, un passage dédié aux jardins.

« Quelle eau tentante et froide !
Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays ! Ils dorment ainsi sous l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d'eau s'y enlace à la tige longue des nénuphars et des sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson, - j'ai si chaud...
Ou bien donne-moi - mais tu ne voudras pas! - un tout petit morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, à la saignée... Tu ne veux pas ? tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues...
Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut ? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on raconte une catastrophe !
Le marronnier va mourir, dis ? Il tend vers le ciel des feuilles frites, couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...
Ah ! quitte la fenêtre ! Reviens ! trompe ma langueur en me parlant de fleurs penchées sous la pluie ! Trompe-moi, dis que l'orage, là-bas, enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine ; dis que les premières gouttes plombées vont entrer, obliques, par la fenêtre ouverte !
Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville... Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux soucis, de la pluie sucrée que pleurait le chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine !...
Encore, encore ! j'ai si chaud ! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule au creux des capucines quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe pelucheuse... Evoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des arbres et ne touche pas mes cheveux... Evoque la mare cernée de moustiques et la ronde des rainettes... Oh ! je voudrai, sur chaque main, le ventre froid d'une petite grenouille !... J'ai chaud, si tu savais... Parle encore...
Parle encore, guéris ma fièvre ! Crée pour moi l'automne : donne-moi, d'avance le raisin froid qu'on cueille à l'aube et les dernières fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliée sur la treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux beaux chiens au nez très frais ? Tu vois, je suis toute malade, je divague.
Ne me quitte pas ! Assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par : « La princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre... » De givre, tu entends ? de givre !... Quand je répète ce mot scintillant, il me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle pomme d'hiver façonnée par mes mains... Ah ! j'ai chaud !...
J'ai chaud, mais... quelque chose a remué dans l'air... Est-ce seulement cette guêpe blonde ? Annonce-t-elle la fin de ce long jour ? Je m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil. Tes doigts sous ma nuque y démêlent un moite désordre de cheveux...
Penche-toi, évente, de ton souffle, mes narines, et presse, contre mes dents, le sang acide de la groseille que tu mords...
Je ne murmure presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en va pas si je dors : je feindrai d'ignorer que tu baises mes poignets et mes bras, rafraîchis, emperlés comme le col des alcarazas bruns. »
Colette – Le Voyage Egoïste